Vérités et mensonges de nos émotions

Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste

Dans son ouvrage, Serge Tisseron interroge la vérité de nos émotions. Très souvent, elles se présentent comme des ressentis propres à l’individu, et résolument intimes. Mais, sommes-nous sûrs que les émotions que nous éprouvons sont bien les nôtres ?

 

L’auteur nous propose des visions plus complexes des émotions. Elles peuvent appartenir à quelqu’un d’autre, servir de moyen de communication, masquer ou se confondre avec d’autres ressentis.

Serge Tisseron invite le lecteur à s’interroger sur sa propre histoire mais aussi sur les histoires des personnes avec lesquelles il vit et a vécu. Les émotions sont resituées dans leur dimension sociale.

 

Pour la psychanalyse active, l’exploration des émotions est essentielle. Lorsqu’elles n’ont pas été évacuées, elles restent inconsciemment agissantes et conditionnent les actes quotidiens. Les souvenirs s’effacent parfois sous l’effet du temps. L’émotion intériorisée, elle, ne connaît pas ce même processus. Elle n’est qu’endormie et peut se réveiller au moindre événement, à la moindre résonance.

 

 

Les émotions partagées

 

Dans les familles, certaines émotions quittent une personne et en envahissent une autre. Par exemple, une jeune femme a débarrassé sa mère de sa dépression en la reprenant à son compte.

 

Pour comprendre ce processus, revenons à l’origine :

 

Le bébé éprouve des émotions mais ne sait pas encore mettre de mots dessusIl imite les émotions et capte, de manière innée, les états émotionnels de son entourage.

 

L’émotion est une monnaie d’échange entre le nourrisson et sa mère. Elle répond à ses besoins et il la remercie par une émotion.

 

Qu’est-ce qu’une émotion ? L’aptitude à être affecté par un événement et à y réagir. Les émotions se différencient des sentiments en étant visibles. Elles ne sont pas innées mais résultent d’un apprentissage avec l’environnement. Ainsi, s’il apprend des émotions, le bébé n’échappe pas à l’état de l’adulte sur lequel il s’aligne. Elles peuvent être socialement inadaptées.

 

Certains enfants (les « météorologistes ») scrutent sans cesse le visage de leur mère pour prévoir son humeur. Celles-ci peuvent déprimer très brutalement. Les enfants évitent alors d’exprimer leurs propres sentiments. Ils se mettent en retrait. Ce retrait peut avoir d’autres origines.

 

L’éducation s’en sert pour favoriser l’obéissance, si elle tue les émotions.

 

Des traumatismes peuvent générer ces retraits. Ainsi, Winnicott évoque « la crainte de l’effondrement :» le bébé se sent lâché de l’extérieur et vit un effondrement intérieur. Le traumatisme a été vécu mais non éprouvé. Il est relégué dans les zones obscures. Il existe sous la forme d’angoisse. Adulte, il revient sous la peur d’être terrassé par une force inconnue.

 

L’anesthésie affective : l’enfant s’est protégé jadis mais ses comportements reviennent comme un réflexe, il ne peut plus faire autrement. Dans un couple, l’un peut être dans l’anesthésie affective et l’autre dans un excès.

 

Le bébé dialogue avec ses interlocuteurs intériorisés. La capacité de percevoir une émotion suppose d’avoir installé à l’intérieur de soi un partenaire privilégié qui réponde par une émotion semblable. Les émotions sont une forme de dialogue intériorisé.

 

 

L’émotion peut en cacher une autre

 

La honte peut tuer les émotions. Son ressenti peut générer de l’inaffectivité. Pour provoquer de la honte, il suffit d’attaquer directement la personne et pas ses comportements, ou l’action inadéquate.

 

Si l’émotion ressentie est différente de celle des autres et qu’on me dit que je suis nul, je ne fais plus confiance à mon être intérieur, mon partenaire. Par exemple, être traité de bâtard, c’est mettre en doute la mère intérieure.

 

La pudeur, c’est une honte qui protège. Elle anticipe le risque. Par contre, la honte témoigne que l’agression a eu lieu. Elle désocialise. Les trois piliers de notre identité sont menacés : estime de soi, l’affection portée aux proches, et la certitude que l’on fait partie d’un groupe.

 

La honte laisse place à la confusion.

 

En imposant la honte à quelqu’un, on peut se débarrasser de la sienne. Les enfants acceptent d’être des victimes pour préserver l’équilibre psychique de leurs parents.

 

Pour cacher la honte, on peut adopter une attitude inverse, une ambition démesurée. Le risque d’effondrement est certain.

 

Ces personnes à l’ambition démesurée présentent les caractéristiques suivantes : une énergie impressionnante dès qu’elles se sentent dévalorisées, et une tendance forte à dévaloriser les autres. Ceux qui ont eu honte précocement, développent un sentiment de culpabilité. Ils se considèrent comme indignes d’être aimés. Et parfois, ils méprisent ceux qui les aiment. On peut garder ce sentiment de honte et déplacer la cause. Par exemple, avoir honte de sa famille pour ne pas avoir honte de soi.

 

 

Les émotions prescrites

 

Une émotion prescrite peut se substituer à une émotion ressentie, jusqu’à la faire oublier. La mère réveillée par l’adolescence de son fils revit ce que sa propre mère lui a dit. Elle adopte une attitude angoissée, comme celle qu’elle a connue. L’angoisse a imprégné l’enfant.

 

Un symptôme donne accès à l’inconscient de celui qui souffre mais aussi à celui de ses parents et de ses grands-parents. La culpabilité prend souvent son origine dans des générations précédentes.

 

L’émotion prescrite agit comme une fidélité inconsciente. Les émotions ne se transmettent pas de génération en génération. Elles font ricochet. La honte brise le partenaire intérieur et empêche le dialogue émotionnel. L’individu en est réduit à imiter les autres.

 

 

Les émotions de proximité engendrent des fantômes

 

Ce sont des émotions intériorisées à partir des mimiques et des gestes de l’autre. Les émotions donnent du sens à ce qui a été observé, mais pas ressenti. Dans ce cas, les émotions sont importées sans que l’auteur en soit conscient. L’enfant pense qu’il peut soulager son parent en éprouvant les mêmes choses que lui. L’émotion favorise le lien privilégié. Il faut comprendre la nature et la fonction de ce lien.

 

Un secret de famille se révèle par des indices qui n’ont pas de sens mais qui interviennent dans l’imaginaire des ignorants.

 

Il faut distinguer les revenants des fantômes. Les revenants sont des personnes mortes qui avaient des attaches avec les survivants. Les fantômes sont des morts qui n’ont pas de lien avec le survivant.

 

Si les revenants prennent possession d’un parent, les enfants peuvent être hantés par le fantôme. Le fantôme est une construction psychique intérieure que se fait un enfant au contact d’un parent porteur d’un secret douloureux. Lorsqu’un parent se débat avec un traumatisme non résolu, il met en acte des mimiques, des gestes et des colères ambiguës. Les enfants mobilisent des images en relation avec ce traumatisme mais aussi mettent en jeu leur propre imagination.

 

Ces enfants peuvent somatiser ce qu’ils pensent avoir été les souffrances de leurs parents. La simple lecture d’un livre par un parent à un enfant met en relief la résonance émotionnelle de l’adulte que l’enfant perçoit. Lorsque l’on pense avoir subi un traumatisme, il est utile de savoir si un proche n’a pas subi une submersion émotionnelle qui nous aurait contaminés.

 

Le secret s’oppose à la communication mais pas à la vérité.

 

Parler à un enfant des traumatismes vécus par le parent n’est pas sans risque. L’enfant peut prendre l’émotion à son compte. Il ne faut ni cacher ni tout dire. Les événements doivent être évoqués en spécifiant à l’enfant qu’il n’y est pour rien. Cela a eu lieu avant sa naissance.

 

Le nouveau-né construit son psychisme en interrelation avec celui de ses parents, ascendants et personnes qu’ils côtoient.

 

 

Les émotions qui troublent

 

Il est nécessaire d’accepter nos émotions négatives sinon on peut se rendre malade, physiquement et psychiquement. Pour pouvoir comprendre ce qui se joue en nous, il est essentiel de faire la distinction entre souhaiter et désirer. Désirer, c’est exprimer le désir en soi. Souhaiter, c’est vouloir la réalisation effective du désir. Il faut entendre le désir et écouter le souhait.

 

 

La résilience

 

Ce concept est connu depuis longtemps en psychanalyse sous le terme de clivage. Les résilients se seraient bien sortis des situations traumatisantes, en se mettant dans un état de retrait émotionnel. Toutefois leurs enfants portent l’angoisse cachée et se culpabilisent lorsqu’ils quittent leur famille. Ils se trouvent confrontés aux angoisses hébergées en eux. Mieux vaut un parent qui s’est effondré après un traumatisme qu’un autre qui n’a jamais craqué.

 

La résilience est un concept fourre-tout. On confond l’état et le processus. C’est un concept esthétique : les résilients sont merveilleux. Cela crée une séparation entre les résilients et les autres. Mais on peut ne pas être un bon résiliant. Par exemple, le bourreau parvient à se reconstruire. C’est le même mécanisme.

 

 

Échanger les émotions

 

Le trauma n’est pas uniquement un événement mais c’est aussi la façon dont cet événement est entré en résonance avec notre histoire et notre personnalité.

 

Le clivage est une bulle à l’intérieur de soi. Elle est composée d’émotion, d’état dans le corps, et de représentation. Elle peut être bousculée par un nouvel événement.

 

Les gestes passés que l’on refait font parfois ressortir les émotions.

 

Les images et les métaphores sont des médiateurs émotionnels. Elles permettent de se donner des images d’un trauma sans la totalité de la charge émotionnelle associée.

 

Fabrice Rosina
Fédération Professionnelle de Psychanalyse