Pulsions de mort, Pulsions de vie

La notion de pulsion de mort est introduite par Freud dans « Au-delà du principe de plaisir », en 1920.

Toute pulsion est, dans son essence, une pulsion de mort.
La pulsion de mort pousse tout organisme doté de vie à retrouver l’état antérieur qu’il avait dû abandonner, stimulé par des excitations extérieures et perturbatrices. C’est une sorte de manifestation d’inertie.
Le vivant possède une tendance innée à l’autoconservation, au retour à l’état antérieur.
Tout ce qui est vivant a pour unique but : la mort. Et le plus court chemin pour y parvenir. La pulsion de mort mène à l’anorganique ; à l’indifférencié de l’origine.
Ceci contrevient à l’idée généralement répandue selon laquelle la pulsion est une force qui pousse au développement, à l’évolution, au changement. Il n’en est rien.
C’est, au contraire, la tendance à diminuer l’état de tension jusqu’à abolir toute tension.

C’est ainsi que le principe de plaisir est au service des pulsions de mort.

Rappel : plaisir et déplaisir sont liés à la quantité d’excitation psychique. Le déplaisir correspond à un accroissement de l’excitation, le plaisir provient de la diminution de l’excitation. La diminution d’excitation est ce vers quoi tend de façon intrinsèque le psychisme. Plus un mouvement psychophysique s’éloigne de la stabilité, plus il est affecté de déplaisir, plus il se stabilise, plus il y a plaisir.
Tout ce qui augmente la quantité d’excitation est source de déplaisir.

La force tendant à la diminution voire la disparition des tensions, est cependant contrée par d’autres tendances qui font que l’aboutissement n’est pas toujours le plaisir.
En effet, sous l’effet des pulsions d’autoconservation du moi, celui-ci apprend très rapidement qu’il est dangereux pour lui de chercher à satisfaire ses pulsions. Le moi sait donc ajourner la satisfaction des désirs, et sait aussi renoncer à certains aspects de cette satisfaction. Le principe de réalité ainsi relaye les pulsions d’autoconservation. Le plaisir est remis ou abandonné, de plein gré, ou plus exactement, poussé par le contact du moi avec les réalités ;
D’autre part, conflits et clivages parcourent le développement psycho-affectif.
Certaines pulsions s’avèrent inconciliables avec les pulsions concourrant à l’unité du moi. Ces pulsions contraires sont refoulées, et fixées à un stade inférieur du développement. Elles sont clivées. Mais comme tout refoulé cherche toujours à obtenir satisfaction, ces pulsions y parviendront, par un moyen détourné, de haute lutte, et de façon contrariée, ce qui aboutira non au plaisir mais au déplaisir. Ainsi le refoulement transforme une possibilité de plaisir en déplaisir. Le plaisir névrotique est donc du déplaisir.
Les forces pulsionnelles obéissent au processus primaire qui régit l’inconscient, et dans lequel œuvre la pulsion –contrainte de répétition.
La compulsion de répétition nous oblige à répéter, y compris les situations pénibles.
Lors de l’analyse, tout ce qui a été refoulé et oublié se reproduit dans les rêves et le vécu du transfert.
Nous savons aussi que certaines personnes répètent toujours et inlassablement les mêmes situations dans leur vie, quitte à en souffrir énormément.
La pulsion de répétition est donc au service de la pulsion de mort. Un plaisir paradoxal est issu de ces forces, un plaisir masochiste de la souffrance, moteur très puissant du psychisme.

Nous sommes dans une zone « au-delà » du principe de plaisir.

Les motifs inconscients s’amalgament, forment des masses, se déplacent en bloc.
Dès qu’ils remontent au conscient, ils sont régis par le processus secondaire, leur excitation peut être liée, au lieu d’être clivée, et obéir au principe de plaisir, et son corollaire le principe de réalité. Les motifs inconscients devenus conscients peuvent participer à l’unité du moi, et à son évolution vers une entité plus vaste.

Au début de la vie organique, les premières manifestations du vivant, les êtres unicellulaires, arrivaient à la mort très rapidement. Puis petit à petit, le chemin vers la mort s’est fait de plus en plus long, complexe, sous formes de circonvolutions et détours. Le vivant, dans son ensemble, sauf exceptions, allait de moins en moins droit au but de la mort. C’est ainsi que l’évolution des espèces a pu avoir lieu.
D’autre part, force est de constater que la vie se rebelle effectivement, en général, avec grande énergie, contre les actions, vécues comme des dangers, qui court-circuitent la vie, et aboutissent à la mort par le plus court chemin.
Autre exemple : les cellules germinales fonctionnent en opposition avec ce principe. Elles travaillent au contraire à conquérir la vie, en fusionnant avec une autre cellule identique et différente à la fois. C’est cependant peut-être encore une autre façon de créer un contournement avant d’aller vers la mort.
Ainsi ces pulsions qui veillent à mettre en lieu sûr les cellules individuelles, pour qu’elles survivent le plus longtemps possible au-delà de la vie de l’être, afin de les protéger contre les dangers extérieurs, qui poussent à la conjonction avec d’autres cellules afin qu’un processus de vie se créée, sont les pulsions sexuelles, incluses dans une notion plus large de pulsions de vie. Freud les appelle aussi Eros.

Ces pulsions de vie ont pour but d’organiser le vivant pour former des unités de plus en plus vastes, à l’encontre des pulsions de mort (Thanatos) qui entraînent le vivant vers la désorganisation et l’inorganique.
Pulsions de mort et pulsions de vie ont donc des buts opposés. Tandis que les unes poussent à la mort par un rapide chemin, les autres par rebonds, réutilisent l’énergie pour allonger le processus de vie.
Les tendances à la régression, à la reproduction domineraient, les tendances à allonger le chemin qui mène à la mort seraient une lutte permanente, perdue d’avance.
La simple observation du monde nous montre qu’en effet, l’évolution vers un état supérieur se paie, se compense par des involutions, des régressions. De plus, appeler un état supérieur en comparaison à un autre est une affaire de jugement appréciatif non universel.

Freud a écrit ce texte, mettant en exergue la puissance de la pulsion de mort, dans un monde où les forces meurtrières et destructrices furent aux commandes plusieurs années, au cours de la première guerre mondiale. La suite de l’histoire ne dément aucunement ces réflexions.

Cependant, c’est en percevant le type de relation existant entre pulsions de mort et pulsions de vie, que nous comprenons mieux leur nature. Or, leur relation est faite d’intrication, d’imbrication, ce qui est paradoxal pour deux entités d’espèces si différentes. Les deux se lient, se mélangent, forment un alliage présentant un certain dosage de chacune. Le masochisme est l’exemple clinique de cet alliage, montrant que l’on peut prendre plaisir à la souffrance.
Tout changement dans ce dosage a des conséquences visibles, réelles.
Ainsi Freud souligne dans Abrégé de Psychanalyse :
Un dosage supplémentaire de pulsion agressive chez un amoureux fait de celui-ci un meurtrier, un dosage inférieure de cette même pulsion fait de lui un impuissant !

En Psychanalyse Active :

La pulsion de mort est entendue, observée, considérée. Ses composantes refoulées apparaissant au conscient, la genèse de sa transformation en compulsion connue, il est alors possible de la désolidariser des autres pulsions, donc de lui enlever une partie de sa capacité de nuisance. Elle peut être réemployée, sublimée.
En aidant l’analysant à prendre conscience de la reproduction de la pulsion de mort, nous activons la prise de conscience de l’impasse émotionnelle où il se place. Reproduire encore et encore égale vivre inlassablement la même souffrance. Par un retour de la pulsion de vie, l’analysant effectue un rebond salutaire, après s’être senti une nouvelle fois prisonnier. Conscient cette fois du danger, et des conséquences possibles, car la pulsion, en accédant au conscient, s’est soumise au principe de réalité, il ne peut supporter l’idée d’être à nouveau confronté à la même souffrance.. Soutenu et rassuré par la stabilité de la relation à l’analyste, il ranime sa pulsion de vie, c’est-à-dire ses désirs.
La compulsion de mort est la réponse à l’amplification des peurs, donc des frustrations, alliée à la compulsion coercitive de répétition. La pulsion de vie est la réponse à l’activation des désirs et leurs mises en résonance.

Geneviève Abrial

Fédération Professionnelle de Psychanalyse